« Modèle atypique » : atypique par rapport à quoi ? — Partie 2

27 juillet 2026
Partie 2 · Différences, normes et visibilité

Dans la première partie, j’explique pourquoi la photogénie ne veut rien dire et pourquoi une mauvaise photo ne constitue jamais un verdict sur une personne. Cette deuxième partie part d’une autre idée : il n’existe pas, d’un côté, des personnes normales et, de l’autre, des modèles atypiques. Nous sommes tous différents. C’est la norme qui fabrique artificiellement les exceptions.

« Atypique » par rapport à quel type ?

Le mot « atypique » semble décrire une personne. En réalité, il décrit surtout son écart par rapport à un modèle supposé normal. Mais où se trouve ce modèle ? Qui l’a rencontré dans la vie réelle ? Et pourquoi devrait-il servir de mesure à tous les visages et à tous les corps ?

Nous différons par notre âge, notre morphologie, notre peau, nos traits, notre taille, notre poids, notre mobilité, nos cicatrices, nos cheveux et tout ce que la vie inscrit sur nous. Même deux personnes qui correspondent apparemment aux mêmes critères ne se ressemblent pas. La différence n’est pas une catégorie particulière de l’humanité : elle en est la condition ordinaire.

Il n’existe pas de modèles atypiques. Il existe des personnes différentes les unes des autres et des standards trop étroits pour les accueillir.

Des canons de beauté tournés vers l’impossible

Les canons de beauté ne décrivent pas la beauté. Ils sélectionnent quelques caractéristiques, les isolent du reste de la population et les présentent comme une évidence. L’industrie de la mode et de l’image a longtemps valorisé une maigreur extrême, parfois au prix de pratiques dangereuses et de troubles alimentaires. Je ne peux toutefois pas qualifier une personne d’anorexique en regardant simplement son corps : l’anorexie est une maladie, pas une silhouette.

Même le corps choisi pour représenter l’idéal ne suffit souvent pas. Il faut encore la pose, l’angle, la lumière, le maquillage, le stylisme, le tri puis la retouche. Le résultat proposé comme référence n’est donc pas seulement rare. Il est parfois impossible, y compris pour la personne qui apparaît sur l’image.

Nous finissons pourtant par comparer un corps vivant, changeant et vu sous tous les angles à une image sélectionnée, construite et figée. Le problème n’est pas que nous échouions à atteindre le canon. C’est que le canon fonctionne précisément parce qu’il demeure hors d’atteinte.

Hier, on exhibait les différences. Aujourd’hui, on les cache.

Les freak shows ont souvent transformé des personnes en curiosités. Leur différence devenait le produit, leur corps résumait leur identité et le public était invité à les observer comme s’ils se tenaient hors de l’humanité ordinaire. Le rejet de cette histoire est légitime et nécessaire.

Mais je me demande si cette histoire n’a pas aussi produit une frilosité inverse. À force de craindre de refaire un spectacle de la différence, nous avons parfois préféré ne plus la montrer. Les corps qui s’éloignent du canon demeurent trop souvent absents des campagnes, des vitrines, des séries et des portfolios. Le risque inverse apparaît alors : ils ne sont plus exhibés, mais simplement cachés.

Cette interrogation n’est pas seulement théorique. Le rapport de l’Université de Leicester Rethinking Disability Representation, consacré aux musées et à la représentation du handicap, montre que la peur de reproduire le regard des freak shows peut encore provoquer de l’anxiété et de l’inertie dans les pratiques contemporaines. Ce rapport n’explique pas à lui seul l’ensemble des absences dans les campagnes, les séries ou les portfolios. Il documente néanmoins le mécanisme précis qui nourrit mon questionnement.

Autrefois, la norme disait : « Regardez comme cette personne est différente. » Aujourd’hui, elle dit parfois : « Ne la montrons pas, elle dérangerait l’image idéale. »

Dans les deux cas, la norme décide qui mérite d’être visible. Le contraire du freak show n’est pourtant pas l’invisibilité. C’est une représentation dans laquelle la personne reste une personne entière, conserve son pouvoir sur son image et n’est réduite ni à une curiosité, ni à un symbole, ni à une leçon de courage.

Montrer sans transformer en spectacle

Un modèle qui présente une différence visible ne doit pas automatiquement devenir un récit héroïque. Sa présence devant l’objectif ne l’oblige pas à inspirer le public, à raconter une victoire ou à prouver qu’il s’accepte parfaitement.

Montrer une personne dignement, ce n’est pas ignorer sa différence ni braquer toute l’image sur elle. C’est lui demander comment elle souhaite être représentée, lui laisser une place dans la décision et ne pas faire de sa singularité un effet visuel. Elle peut être élégante, drôle, sensuelle, grave, banale, fatiguée ou heureuse. Elle a le droit à toute la gamme humaine.

Une personne n’est pas belle malgré une cicatrice, son âge, son corps ou son handicap. Ce « malgré » suppose déjà que quelque chose devrait être pardonné avant que la beauté devienne possible.

S’assumer ne signifie pas ne plus jamais douter

Nous ne construisons jamais seuls la vision que nous avons de nous-mêmes. Elle porte la trace des images rencontrées, des remarques reçues, des comparaisons et des personnes qui nous entourent. Si cette vision devient difficile à habiter, ce n’est ni une faute ni un manque de volonté. Vous n’êtes pas seul à ressentir ce décalage.

Un modèle peut choisir de se montrer et continuer à douter. Il peut se sentir fort un jour et fragile le lendemain. S’assumer n’est pas une performance permanente. Ce n’est surtout pas une nouvelle obligation imposée aux personnes que les standards ont déjà mises à distance.

Lizzie Velásquez : reprendre le droit de se définir

Lizzie Velásquez ne doit pas être utilisée comme une illustration décorative de la différence. Elle est autrice, conférencière et militante contre le harcèlement. Née avec une maladie congénitale rare qui affecte notamment la prise de poids et la répartition des graisses, elle a découvert à l’adolescence une courte vidéo qui réduisait toute sa personne à une insulte fondée sur son apparence.

Des millions de regards se sont comportés comme s’ils avaient le droit de la définir à partir de quelques secondes d’images. Dans sa conférence TEDxAustinWomen de 2013, « How do you define yourself? », elle déplace la question : qui reçoit le pouvoir de dire qui nous sommes ? Son parcours est également présenté dans sa biographie.

Son histoire ne doit pas devenir une injonction supplémentaire : « Si elle y est arrivée, vous devez y arriver aussi. » Nous n’avons ni les mêmes blessures, ni les mêmes ressources, ni le même entourage. Son parcours ne nie pas la violence du regard extérieur. Il rappelle que cette violence ne devrait pas obtenir le monopole de notre définition.

Ce que l’œil du photographe peut — et ne peut pas — faire

L’œil du photographe n’est ni neutre, ni juste, ni universel. Il choisit un angle, une lumière, une distance, un instant et une interprétation. Il peut voir de la force, de la douceur, de l’élégance ou de la présence là où la personne photographiée ne les distingue plus.

Mais cet œil ne crée ni sa beauté, ni sa valeur, ni sa légitimité. Il peut proposer une autre vision, jamais une définition complète. Je ne fournis pas un accompagnement psychologique. Mon outil est la photo : je peux seulement tenter d’ajouter une autre vision à celles qui ont déjà été imposées.

Mon rôle est plus modeste : éviter d’enfermer davantage la personne et lui montrer que les images auxquelles elle a été habituée ne sont peut-être pas les seules possibles.

Une photo peut ajouter une vision. Elle ne possède jamais la vérité entière d’une personne.

Rendre à la différence sa place ordinaire

Voir davantage de visages, de corps, d’âges et de singularités ne sert pas à créer une nouvelle catégorie de modèles « différents ». Cela permet au contraire de rendre nos références moins étroites.

À mesure que les représentations deviennent plus nombreuses, certaines différences cessent d’être traitées comme des exceptions. Elles redeviennent ce qu’elles ont toujours été : des variations ordinaires de l’expérience humaine.

Le problème n’est pas de montrer un corps différent. Le problème commence lorsqu’on ne montre plus une personne, mais seulement ce qui la distingue. Et le remède n’est pas de la cacher : c’est de lui rendre sa place dans l’image, sans curiosité forcée et sans effacement.

À retenir : le contraire du freak show n’est pas de cacher la différence. C’est de montrer chacun sans en faire une anomalie, une curiosité ou une obligation d’inspirer. Simplement une personne, avec sa présence, son corps et le droit de définir elle-même l’image qu’elle souhaite donner.